Le verbe tissé : le pouvoir spirituel des textiles africains

Dans la perspective occidentale contemporaine, le textile est souvent réduit à sa dimension utilitaire ou décorative. Un vêtement sert à se couvrir, une étoffe à orner un intérieur… Pourtant, pour qui sait lire entre la chaîne et la trame, le tissu n’est pas un simple objet. Il est une infrastructure de la pensée, un réceptacle du sacré et une extension vivante du langage.
Tout comme chez les kogis, pour certains peuples africains, l’étoffe ne se porte pas seulement, elle se « parle » et se « vit ». Et si le métier à tisser n’était pas une simple machine artisanale, mais le moteur même de la création du monde ?

Le tissage est une parole : la cosmogonie Dogon

Chez les Dogons du Mali, le textile et le langage sont les deux faces d’une même pièce. Selon les récits du sage Ogotemmêli recueillis par Marcel Griaule, le tissage est la réactualisation de la révélation initiale du Verbe. Le métier à tisser est conçu comme l’univers et le geste de l’artisan imite une mécanique divine où l’anatomie d’un génie primordial se confond avec les pièces techniques de la machine.

Un récit relate comment le Septième Génie (un Nommo), ancêtre primordial, a littéralement « expectoré » le textile pour transmettre la connaissance aux hommes :

« Le jour venu, à la lumière du soleil, le Septième génie expectora quatre-vingts fils de coton qu’il répartit entre ses dents supérieures utilisées comme celles d’un peigne de métier à tisser. Il forma ainsi la plage impaire de la chaîne. Il fit de même avec les dents inférieures pour constituer le plan des fils pairs. En ouvrant et refermant ses mâchoires, le génie imprimait à la chaîne les mouvements que lui imposent les lices du métier. […] Tandis que les fils se croisaient et se décroisaient, les deux pointes de la langue fourchue du génie poussaient alternativement le fil de trame et la bande se formait hors de la bouche, dans le souffle de la deuxième parole révélée. […] Elles étaient le tissu lui-même et le tissu était le verbe ».

Dans cette fusion entre corps et technique, les dents du génie deviennent le peigne, ses mâchoires agissent comme les lices (heddles) qui ouvrent la chaîne, et sa langue fourchue fait office de navette (shuttle). Ce lien entre langage et textile transforme chaque geste du tisserand en un acte sacré, où l’ordre du monde est recréé à chaque passage de la trame.

L’armure invisible : Le vêtement comme protection spirituelle

En Afrique de l’Ouest, le textile remplit une fonction de bouclier contre les forces malveillantes. Plus qu’une parure, le vêtement peut devenir une « armure spirituelle » par l’adjonction d’objets chargés de puissance (barakah ou force vitale).

Un paradoxe régit ces objets : leur efficacité est souvent proportionnelle à leur discrétion. La puissance d’une tunique de chasseur ou d’un boubou de dignitaire augmente lorsqu’elle est dissimulée sous d’autres couches de vêtements. À même la fibre, on coud des amulettes protectrices :

  • Des petits sacs de cuir contenant des substances végétales ou des parties d’animaux.
  • Des fragments de papier portant des écritures ou des diagrammes ésotériques.
  • Des talismans peints directement sur le coton.

Le cas du Bogolanfini (mudcloth) chez les Bamana du Mali est exemplaire. Teint avec une boue fermentée qui interagit chimiquement avec les tanins des plantes, ce tissu n’est pas qu’un apparat. Il sert de bouclier spirituel pour les jeunes filles lors de leur initiation et pour les chasseurs s’enfonçant dans la brousse, lieu de rencontre avec des entités imprévisibles.

Bogolanfini

En Afrique, le textile n’est pas un accessoire de la vie, il en est la trame structurelle. Qu’il s’agisse de la parole expectorée par le génie Dogon ou des effigies de laine des Bwende, le tissu agit comme une infrastructure de la foi et de la mémoire, reliant l’individu au cosmos.

Dans notre époque de « fast-fashion » où le vêtement est devenu un objet jetable et désacralisé, cette vision nous invite à une réflexion nécessaire. Et si les objets qui nous entourent possédaient, eux aussi, une charge symbolique que nous avons désappris à lire ? Quel « verbe » portez-vous aujourd’hui sur vos épaules ?

Marché des Tisserands à Varaignes – édition 2023

Chaque année, le pittoresque village de Varaignes, niché au cœur de la Dordogne, se transforme en un véritable paradis pour les passionnés de tissage et de filage.

L’édition 2023 du marché des Tisserands, un événement incontournable pour les amoureux des arts textiles organisé par l’Association Fils et métiers, n’a pas fait exception.

Pendant le week-end de la Pentecôte, la cour du château et les alentours se sont animés au rythme des navettes de tissage et des rouets, offrant aux visiteurs une expérience unique de l’univers du tissage et du filage traditionnels.

Artisans talentueux, démonstrations, ateliers pratiques et produits d’exception étaient au rendez-vous pour célébrer la richesse et la diversité de ces savoir-faire ancestraux. Les visiteurs ont eu l’occasion de rencontrer, d’échanger et de se laisser inspirer par les tisserandes et les fileuses. Ils ont également pu découvrir les dernières tendances et techniques en la matière, tout en profitant de l’ambiance conviviale et chaleureuse de ce marché d’exception.

Comme chaque année, j’ai pris beaucoup de plaisir à participer à cet événement en tenant le stand de Faire et Fil.

Voici un petit reportage photo de ce beau week-end.

Pastoralisme en Double

Thèrése présentait notre travail de collaboration et de valorisation de la laine de ses moutons.

Des nombreuses pelotes filées main pour le tissage des tapis ainsi que de la laine cardée par nos soins étaient à vendre. De grands tapis ont trouvé leur place d’exposition ainsi que des tapis de dimension moyennes avec des fils insérés de couleurs végétales .

Notre stand de présentation
Tapis et Chapeaux
Tapis entre terre et ciel

Sur(re)prise en lin filé à la main

Pour la première fois, j’ai participé au mois de juin à l’exposition de Fils et Métiers au marché des Tisserands à Varaignes. Le thème de cette année était « Reprises, repriseS »

Tissage en lin filé main et papier végétal à base d’orties et cellulose

Par cette création, j’ai essayé d’exprimer les différents sens que  » Reprises, repriseS » représentaient pour moi.

La chaîne est double : une chaîne en lin qui représente la couche de fond et une 2ème chaîne en lin flammé me permettant de faire une fenêtre superposée, dans laquelle je peux glisser des matières ou tisser des matières différentes. J’ai utilisé 2 ensouples pour équilibrer les tensions.

1ère suspension
voici ma 1ère suspension

1ère suspension :

La 1ère fenêtre exprime un raccommodage textile .

La 2ème fenêtre utilise du papier végétal à base d’ortie et papier shifu , pourquoi ne pas repriser avec ce que l’on a sous la main…

La 3ème fenêtre représente la reprise musicale, avec insertion de papier musique, comme les reprises rituelles de la vie…

La 4ème fenêtre exprime la reprise d’un végétal. Même dans des conditions difficiles, la nature reprend ses droits…

2ème suspension
Voici la 2ème suspension

La 2ème suspension

La 5ème fenêtre utilise du fil fantaisie de papier coloré pour exprimer la reprise de la vie, après une période morose.

La 6ème fenêtre reprise sur(prise) , la lumière renaît après l’obscurité.

Dans la vie tout est reprise…que ce soit les rituels de la vie… la répétition : imitation et restitution d’un énoncé (d’une parole, d’une phrase musicale ou d’un geste…), remémoration et reconstitution d’une situation, ré exploration et renouvellement d’un état…

Détail de la dernière fenêtre

Voici la sur prise: Les papiers colorés évoquent le renouveau après une période sombre, qui aboutit à la lumière…mais sans la prise pas de lumière….

Article du Sud-Ouest

Et quelle ne fut pas ma surprise de recevoir le premier prix du jury, je n’en revenais pas, car de nombreuses pièces exposées me paraissaient bien répondre au thème.

Mes réalisations

En parallèle au tissage de mes tapis en laine rustique, j’aime travailler des fils fins comme la soie par exemple. Vous allez découvrir plusieurs réalisations créées ces derniers temps.

Chaîne en laine mérinos 9 fils par cm et trame en soie

Mes étoles

Voici plusieurs étoles tissées en laine mérinos et soie.

Sur la même chaîne, trame en soie beige

Il est intéressant de voir qu’avec une même chaîne, les couleurs peuvent changer complètement le tissu.

Voici plusieurs étoles en damassé.

La technique du damassé est basée sur une alternance d’effet chaîne et effet trame. On retrouve souvent des damiers dans le tissu, ce qui donne du relief à la surface.

Chaîne en coton et trame en soie.

Tapis en bandes feutrées

Un tapis de 1m sur 3 m m’a été commandé lors du confinement. Il s’agissait de tisser des bandes de laine feutrées provenant de restes de nappes en feutre aiguilleté machine.

Les nappes ont été découpées en bandes de 2,5cm et tissées de manière aléatoire.

Le résultat a donné un résultat très gonflant et moelleux

Détail des bandes tissées
Echantillon pour visualiser l’effet obtenu

Tapis avec motif du pilou

Voici un tapis avec un motif tissé fil à fil.

Ce motif représente un pilou : sorte d’écluse en bois que l’on trouve souvent dans les étangs de la Double. Cet instrument permet l’écoulement de l’eau et sert à vidanger les étangs.

Tapis en laine, motif pilou, 1m x 2m50 Les lignes noires représentent l’eau de l’étang
Le pilou : vanne qui permet de vidanger le bassin, très fréquents dans les étangs de La Double

Le tissage du motif se fait en soulevant les fils de chaîne à la main. Après chaque passage de trame, je fais un passage en toile avec un fil de lin pour solidifier le tapis.

Ce tapis a été sélectionné pour l’exposition  » village laine  » au concours international de tonte au Dorat en 2019

Tapis tissés en laine

C’est lors de diverses manifestations agricoles, artisanales ou patrimoniales, que nous avons l’occasion d’exposer et de vendre nos tapis (de 150 à 400 euros selon les dimensions).

Nos premiers tapis exposés à la Ferme du Parcot

Ces manifestations se déroulent dans la Double et à proximité.

Tapis exposés à Porchères , lors du Comice agricole en 2018

Les tapis sont réalisés sur un métier suédois de marque Glimakra de 150cm de largeur. La chaîne est en lin, fibre transformée en Suède. J’espère bientôt pouvoir me procurer cette matière en France.

Détail d'un tapis en laine filée main
Détail d’un tapis sur chaîne en lin

Ces tapis sont de dimensions diverses, en laine filée main de couleur naturelle.

Vous pouvez voir ci-dessous quelques tapis produits depuis 2018 :

Tapis 90cmx 120cm
Tapis avec des bordures de toison noire
Tapis gris 90cmx150cm

La couleur grise provient d’un mélange cardé de toison noire et blanche.

Tapis lignes grises 90cmx150cm

Tapis 90cmx250cm
Tapis 90cmx150cm avec motif charbonnière
Tapis en laine noire avec lignes de couleur teintes avec de la garance et pelure d’oignons

TAPIS

Le début d’une belle aventure:


Au fil des rencontres avec Thérèse, la question de valoriser sa laine était notre principale discussion. Son rêve était de trouver des artisans qui pourraient travailler sa laine. Il était important pour nous deux, de montrer, que même une laine rustique, comme celle des Sassi Ardia,  pouvait être transformée en un produit intéressant. 

La mettre en sac, l’expédier en Chine,pour qu’elle soit transformée là-bas pour une bouchée de pain afin que nous puissions consommer bon marché ne correspondait pas à notre éthique.

Thérèse me raconta ses expériences avec la Fée Capeline, chapelière, qui lui fabriqua une série de chapeaux en feutre. De même, Mathilde Grolleau confectionna de nombreuses tentures et tapisseries en feutre. 
Dans ma tête germa alors l’idée, de lui tisser un prototype de tapis.

Prototype de tapis
Voici le prototype de tapis proposé à Thérèse

Le projet fut vite adopté. Par contre, je ne pouvais pas en plus, filer sa laine, par manque de temps. Il fallait que Thérèse accepte de se remettre au filage.

Rouet Country de Ashford
Le rouet Ashford

Elle se procura rapidement un rouet Ashford spécialement conçu pour filer de la grosse laine. Ainsi, notre partenariat pouvait commencer.

Mon atelier

Mon atelier abrite 3 métiers à tisser, qui me permettent de naviguer de l’un à l’autre sur des projets différents. Ses nombreuses fenêtres lui donne une belle lumière et face au jardin, je trouve une des sources d’inspiration.

J’aime travailler les fibres brutes, épaisses et passer aux fils fins comme le lin ou la soie.