La livraison d’un tapis est toujours un moment plein d’émotions, les miennes et celles des personnes qui vont l’accueillir chez elles — et c’est notamment pour cette raison que je ne veux pas faire de vente en ligne. Il est important pour moi de créer une vraie relation avec mes clients ; ce lien me permet de créer LE tapis qui leur conviendra.
Et le tapis destiné à Géa et Lulu n’a pas fait exception à la règle.
Tisser, c’est croiser patiemment des fils qui, seuls, ne seraient rien : c’est leur entrelacement qui donne sa force et sa forme à l’ouvrage. Il y a quelque chose de cet esprit-là dans chaque commande que je réalise. Avant même que le métier à tisser ne s’anime, il faut d’abord tisser une relation — écouter, comprendre un lieu de vie, une histoire, une sensibilité. Ce sont ces échanges qui deviennent, fil après fil, la trame invisible du tapis.
Pour Géa et Lulu, ce lien s’est construit naturellement. Leur commande avait un ancrage très précis : habiller la pièce à vivre d’une jolie maison périgourdine en cours de transformation. Un grand format — 2m30 sur 3m — tissé sur le grand métier de la filature d’Echourgnac, dans le cœur de la forêt de la Double.
C’est ce territoire qui a guidé le choix des motifs, en partenariat avec la destinataire. La Double, avec ses nombreux étangs, est un paysage à part : une forêt habitée par l’eau, silencieuse et foisonnante. Deux motifs principaux en sont nés. Le pilou d’abord — cette écluse en bois qui sert à vider les étangs —, et les poissons, représentatifs de la faune qui peuple ces zones. Des lignes horizontales viennent rappeler l’eau qui relie tout. Quant à la couleur jaune mordorée qui réchauffe l’ensemble, elle est obtenue en teignant la laine avec des pelures d’oignon.
Tout au long du travail, le tissage a pris pour moi une dimension plus universelle. L’étang est devenu un espace de vie et de métamorphose. Le pilou sculpté dans le bois — ce gardien discret de l’équilibre — m’est apparu comme un symbole du seuil : il ouvre et referme le passage de l’eau comme le temps ouvre et referme les saisons, rappelant que toute vie est faite de cycles, de retenue et de libération.



Les lignes qui parcourent le tissage racontent le cheminement silencieux de l’eau, sa force paisible, sa capacité à relier tous les êtres qui vivent sur ses rives. Elles sont aussi le fil du temps qui s’écoule — emportant les souvenirs tout en les préservant. Les poissons stylisés, eux, représentent la vie cachée sous la surface, ce monde mystérieux qui échappe au regard mais nourrit l’imaginaire : fécondité, abondance, permanence du vivant.
Dans les reflets mordorés des fils se mêlent la lumière du soleil sur l’eau, le bruissement des roseaux, la présence des oiseaux et le souffle discret de tous les habitants de l’étang. Ainsi tissés, ces symboles deviennent le témoignage d’un lieu aimé, où l’eau, la terre et le vivant composent une harmonie précieuse.
Je crois qu’on devine tout cela dans le résultat final : un tapis pensé pour ces personnes, à leur image, enraciné dans un paysage qui leur est cher.
Le jour de la livraison, j’ai eu la chance de partager leur découverte du tapis — un instant toujours suspendu, où l’objet quitte enfin l’atelier pour trouver sa vraie place.







































